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Le Filioque

Puisque s’ouvre la « semaine de prière pour l’unité des chrétiens », voici ma modeste contribution.

J’ai été intrigué par le fait que les théologiens orthodoxes francophones, lorsqu’ils évoquent la Sainte Trinité, et spécifiquement la procession du Saint-Esprit, renvoient à la « troisième série » des Etudes du Père Théodore de Regnon sur la Trinité, celles qui sont consacrées aux pères grecs. Le P. de Regnon était un jésuite du XIXe siècle, et s’il s’occupe des pères grecs c’est forcément pour conclure qu’ils sont en accord avec le dogme romain. Comment les théologiens orthodoxes peuvent-ils prendre le risque que leurs lecteurs succombent aux démonstrations du jésuite ?

Je me suis donc décidé à lire les études du P. de Regnon. Ce qui apparaît d’abord est que l’on a là une très impressionnante quantité de citations des pères grecs, sans équivalent en français (et sans doute dans les autres langues vivantes). C’est la raison principale de la référence. Mais il apparaît bientôt, aussi, que plus le P. de Regnon tente de prouver l’accord des pères grecs avec le dogme latin, plus il prouve le contraire… Il multiplie les citations disant que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils, et conformément au postulat du concile de Florence il ajoute à chaque fois : donc ce père est en accord avec le dogme, puisque dire que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils c’est équivalent à dire qu’il procède du Père et du Fils. Or cette lourde insistance finit seulement par faire prendre conscience que ce n’est justement pas la même chose.

D’autre part il doit finir par reconnaître que toutes ces citations concernent, non pas la vie intra-trinitaire, mais les missions de la Trinité ad extra. Et quand il en vient aux relations intra-trinitaires, il est « surpris » de ne pouvoir fournir que deux phrases sur le Saint-Esprit qui procède du Père par le Fils. Deux, dans le vaste corpus des pères, ce sont des exceptions qui confirment la règle : les pères grecs ne voient pas ainsi les relations intra-trinitaires, donc encore moins comme une procession du Saint-Esprit ab utroque

Le P. de Regnon doit ensuite reconnaître que Photius avait raison quand il affirmait que nulle part chez les pères grecs on ne lit que le Saint-Esprit procède du Fils. Pas une seule fois. Le P. de Regnon croit pouvoir éliminer cette difficulté en disant que Photius jouait sur les mots. Mais quand cette réflexion vient après des centaines de pages où le P. de Regnon définit les mots avec la plus grande précision, ce n’est pas sérieux. Si les pères grecs ne disent jamais, absolument jamais, que le Saint-Esprit ekporeuetai du Fils, c’est qu’ils réservent ce mot, pourtant courant, à la seule procession du Saint-Esprit à partir du Père : il devient un terme technique : le Saint-Esprit « procède » du Père, alors qu’a priori le verbe veut simplement dire « sortir de » (on le trouve 34 fois dans le Nouveau Testament).

Il y a autre chose de spectaculaire dans l’ouvrage du P. de Regnon pour quiconque connaît un peu saint Jean Damascène. Presque chaque fois qu’il le cite, avec grande révérence, le P. de Regnon rappelle que le Damascène rassemble et synthétise de façon géniale l’enseignement des pères qui l’ont précédé, qu’il est en quelque sorte le sceau des pères grecs. Or saint Jean Damascène écrit explicitement trois fois dans son exposé de la foi orthodoxe, et au moins deux fois dans d’autres écrits, que le Saint-Esprit ne procède pas du Fils. Et le P. de Regnon fait semblant de ne pas le remarquer… Mais il écrit : « L’enseignement de saint Damascène doit être considéré comme le résumé authentique et autorisé de la doctrine grecque »…

Certes, le Filioque serait conforme à l’enseignement des pères si l’on disait que c’est un raccourci exprimant de façon elliptique que dans l’économie du salut le Saint-Esprit vient du Père par le Fils, mais ce n’est pas ainsi qu’il a été imposé.

On dit souvent que la controverse sur le Filioque au IXe siècle a conduit à la condamnation de Photius coupable de schisme. Mais ce n’est pas vrai. L’affaire Photius concernait essentiellement une question disciplinaire. Le pape Nicolas Ier avait décidé que Photius n’avait pas été légitimement élu patriarche de Constantinople. L’affaire s’envenima des deux côtés, et le Filioque mettait de l’huile sur le feu, mais finalement, sous le bienveillant pape Jean VIII, Photius fut pleinement réhabilité et finit sa vie en communion avec Rome… après avoir publié un violent (et passionnant) pamphlet contre le Filioque. (Que Rome ait par la suite renié le concile de réhabilitation ne change rien à la réalité historique.)

Les papes de ce temps-là étaient pris en tenaille entre les théologiens francs, soutenus par l’empereur d’Occident, qui voulaient absolument que Rome reconnaisse le Filioque, et les théologiens byzantins, soutenus par l’empereur d’Orient, qui rejetaient la formule et la doctrine. Les papes résistèrent longtemps aux Francs, et vers 808 Léon III fit même apposer à Saint-Pierre de Rome deux plaques d’argent où était gravé le Credo, en grec et en latin, sans le Filioque. On lit cela un peu partout, mais les historiens latins « oublient » tous de préciser que le pape avait fait graver sous le Credo latin :

HÆC LEO POSUI AMORE ET CAUTELA ORTHODOXÆ FIDEI

Et sous le Credo grec :

ΤΑΔΕ ΛΕΩΝ ΕΘΕΜΗΝ ΔΙ’ ΑΓΑΠΗΝ ΤΕ ΚΑΙ ΠΡΟΦΥΛΑΚΗΝ ΟΡΘΟΔΟΞΟΥ ΠΙΣΤΕΩΣ

« Moi Léon, j’ai posé ces plaques par amour et pour la sauvegarde de la foi orthodoxe. »

Il ne s’agissait donc pas seulement de ne pas insérer le Filioque dans le Credo pour faire diplomatiquement plaisir aux orientaux.

En 1054 ce fut l’excommunication de Michel Cérulaire. La polémique ne devait rien à l’affaire du Filioque, elle était issue du fait que le patriarche contestait que les latins utilisent du pain azyme pour l’eucharistie. La bulle d’excommunication, proprement surréaliste, énumère les neuf hérésies dont les grecs seraient coupables (arianisme, donatisme, manichéisme, etc.), et notamment que « comme les pneumatomaques ils ont supprimé dans le Symbole la procession du Saint-Esprit a Filio ». Or en 1054 cela fait seulement 40 ans que Rome a ajouté le Filioque au Credo (sous la pression décisive de l’empereur Henri II qui avait sous sa coupe Benoît VIII, de la tristement célèbre famille des comtes de Tusculum).

Au XIIIe siècle saint Thomas d’Aquin va élaborer le dogme de la procession du Saint-Esprit du Père et du Fils comme d’un seul principe par une seule spiration. Il est assez déconcertant de constater que son argument décisif, le « sed contra » du principal article de la Somme théologique sur le sujet, est ceci :

« S. Athanase dit : “Le Saint-Esprit est du Père et du Fils, non comme fait ou créé ou engendré, mais comme procédant.” »

Or saint Athanase n’a évidemment pas dit cela. La formule se trouve dans le prétendu « Symbole d’Athanase », dit Quicumque d’après son premier mot. C’est un texte clairement occidental, sans doute du VIe siècle, qui n’a été connu à Rome qu’au IXe siècle et n’existe en grec que depuis le XIIIe siècle, quand on a voulu faire croire aux grecs que saint Athanase disait comme Rome…

Saint Thomas d’Aquin savait que saint Jean Damascène disait explicitement que le Saint-Esprit de procède pas du Fils. Alors il accuse saint Jean Damascène d’être « nestorien »… C’est peut-être pourquoi le P. de Regnon est muet : il n’a pas voulu reproduire cette grossièreté d’autant plus absurde que saint Jean Damascène a écrit un livre entier contre Nestorius et qu’il consacre dix chapitres de son exposé de La foi orthodoxe (où il condamne nommément Nestorius quatre fois) à expliquer le dogme de Chalcédoine. Néanmoins le très thomiste Léon XIII a fait « docteur de l’Eglise » un père qui selon saint Thomas d’Aquin était « nestorien »…

Saint Thomas d’Aquin, qui en fait ne pouvait s’appuyer que sur saint Augustin, le seul père de l’Eglise à avoir affirmé la procession ab utroque, savait aussi que saint Augustin y apportait un sérieux bémol en disant que néanmoins le Saint-Esprit procède du Père « principaliter ». Ce que l’on traduit par « principalement », mais dans un texte théologique c’est plus que cela : la première traduction que fait Gaffiot de principalis est… « originaire ». Le Saint-Esprit a le Père pour origine. Et secondairement il vient du Fils. Saint Thomas d’Aquin le reconnaît, tout en maintenant son dogme, qui apparaît forcément bancal. C’est pourtant ce qu’on prétendra imposer aux grecs dès 1274, au concile de Lyon, juste après la mort de saint Thomas d’Aquin qui s’y rendait… On recommencera au concile de Florence, en 1439, en ajoutant la précision que lorsque les pères disent que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils c’est donc que le Fils est aussi la « cause » du Saint-Esprit…

La scolastique élabora des analyses de plus en plus compliquées pour tenter de soutenir le dogme thomiste. Le P. de Regnon les résume jusqu’à leur point culminant : « Et voici que pour maintenir la communauté de vertu spirative, il nous faut distinguer dans les personnes elles-mêmes entre les propriétés constitutives et les propriétés non constitutives. » Va-t-il expliquer ce que cela veut dire ? Non. Tout à coup il renonce, et il ajoute seulement : « Le mystère brise tous les cadres rationnels, où nous cherchons à l’enfermer. Et la foi seule nous reste et nous sauve. »

Les arguties scolastiques embrouillent tout. Or Dieu est simple. Dieu nous a révélé qu’il est un en trois personnes. Trois personnes consubstantielles qui se distinguent par leurs propriétés : le Fils n’est pas le Père, et le Père n’est pas le Fils. Le Père et le Fils ne peuvent pas constituer un autre « principe » en tant que personnes, puisque ce « principe » n’est ni père ni fils, ou alors ils produisent ainsi une autre personne, ce qui ferait une « quaternité ». Et si l’on dit que ce « principe » est dans la substance divine, alors le Saint-Esprit procède de lui-même, puisqu’il est consubstantiel aux deux autres personnes. Photius, qui poursuivait les conséquences du Filioque jusqu’à l’absurde, montre que si deux personnes divines peuvent en produire une troisième, il n’y a pas de raison que ça s’arrête là : le Père et le Saint-Esprit peuvent produire une autre personne, le Fils et le Saint-Esprit également, et chacune de ces personnes peut ensuite produire une personne avec l’une des personnes produites, à l’infini. C’est pourquoi les orientaux ne peuvent pas accepter qu’on constitue une impossible « dyade » dans la Trinité.

Le schéma thomiste dogmatisé est celui d’un triangle fermé sur lui-même, incommunicable, alors que Dieu est ouvert sur sa création. Le « triangle » divin n’a que deux côtés : celui de l’engendrement du Fils, celui de la spiration de l’Esprit Saint, et il reste ainsi ouvert. C’est pourquoi saint Irénée parle du Fils et du Saint-Esprit comme des deux mains de Dieu. C’est l’image que donnera Dieu crucifié tendant ses mains vers les hommes.

L’icône de la Sainte Trinité de Roublev est devenue quasiment aussi célèbre en Occident qu’en Russie. Mais on ne fait guère attention au fait qu’elle contredit radicalement le Filioque, ou du moins qu’elle l’ignore. Aucun des trois « anges » ne procède des deux autres, et la particularité extraordinaire de cette icône, pour notre propos, est que les trois personnages sont inscrits dans un cercle, de telle façon que ce cercle est comme ouvert vers l’extérieur, vers la personne qui regarde l’icône, qui est invitée à participer à la vie divine (par l’eucharistie, qui est au centre de la composition).

L’adage « Lex orandi, lex credendi » est le résumé d’une formule de Prosper d’Aquitaine qui dit exactement : « (ut) legem credendi lex statuat supplicandi », c’est-à-dire : « (afin que) la loi de la prière détermine (établisse, fixe, règle) la loi de la foi ».

Or il est très remarquable qu’en dehors de deux exceptions très spéciales, la liturgie latine ne fait aucune allusion à la procession ab utroque. Aucune. Et c’est particulièrement remarquable dans l’office et la messe de la fête de la… Sainte Trinité.

Les deux exceptions sont l’ajout du Filioque au Credo de la messe des fêtes et des dimanches, un ajout illégitime puisque le concile d’Ephèse avait interdit qu’on ajoute quoi que ce soit au Symbole sous peine d’anathème, et l’ajout du soi-disant Symbole de saint Athanase à l’office de prime le dimanche (seulement à la fête de la Sainte Trinité depuis 1960), un texte apocryphe qui a trop servi à tenter de tromper les orientaux.

Si la loi de la prière détermine la loi de la foi, il va de soi que le Filioque tel que défini par le concile de Florence ne fait pas partie du dépôt de la foi.

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Tout ceci n’est que l’état actuel de mes réflexions, que je ne cherche pas du tout à imposer. Mais j’ai pensé que les recherches que j’ai effectuées peuvent intéresser certains de mes lecteurs (et que ceux qui en sont irrités me pardonnent).